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jacques cauda
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1 novembre 2020

Surfiguration

le premier_Cauda 2

Le premier

Il fait un peu frais. Nous sommes bientôt en novembre.

Voici une femme en face de moi. 

C’est la première fois. La première fois que je vois quelqu’un du monde d’avant. 

C’est le matin et mon souffle palpite. Voici un rêve sur la jonchaie (son étendue, sa nudité). 

Voici des yeux posés. Des yeux qui mangent le meilleur d’elle-même qui rêve du temps jadis.

 

Peu à peu, je vais devenir quelque chose, je commence à parler comme eux. Je deviens une bouche à humain. 

 

La voici ! La voici où par ma bouche je mets des paroles. Elle secoue la tête. 

 

En décembre, ce sera le temps des huîtres gris sable et des volailles luisantes. Mars avril, des jeunes pousses, des pois et des fèves vertes. Mai, de la noire morille et du veau translucide. 

 

Je suis devenu un mot, maintenant on dit de moi voici l’AUTRE. Puis on se sauve. Je les vois courir effrayés. 

 

Elle est tragique : les yeux toujours mouillés, les liquides se postent chez elle. Elle aussi, elle a peur ! Je sais qu’elle revoit le monde d’avant. Je lui vole ses souvenirs. Je me répartis le butin. Je m’en remplis.

 

Elle ne cesse de remuer les doigts, qu’elle tient recroquevillés les uns sur les autres. Des doigts d’amertume ? Des doigts qui tournent sans possession ? Des doigts mangés de verjus ?  N’a-t-elle plus d’appétit ? Qu’étreint-elle ? Un petit morceau d’elle-même qu’elle ne veut pas oublier ? Elle est dans la solitude de l’inspirée. Elle pense à hier, elle revoit avant-hier, et elle se terrifie d’être aujourd’hui. 

 

Je suis là. Je l’observe. Et plus je l’observe, et plus elle me fait penser à rien. Je suis en train de la vider. Bientôt, elle sera sans souvenirs. Elle n’aura plus ce bougé-immobile qui lui tourne encore un peu l’imagination. Cette vérité que remuait jadis sa mémoire encore toute chaude. 

 

Maintenant c’est fini.  J’officie. Je vide tout. Je fais d’elle un rien d’odeurs agréables. 

C’est ainsi que je me parle, à la brisure de ses hanches. Où je me suis assigné. 

Quelle douceur d’y songer. De la porter désormais comme une viande. Quelle douceur en tout. Comme des pétales de ouate aussi fins et imperceptibles qu’une pelure d’oignon. Un air tamisé, irisé, blanc épiploon, flotte sur ses seins et ses bras nus. Il y a aussi des bulles d’eaux savonneuses, fondantes et diffuses. Et un masque. Oui, tout est là et tout est accompli. Je suis le premier. Mais bientôt une multitude.

__________

Ce texte est à retrouver avec d'autres  sur le site de la revue POURTANT !                                                                                                 

https://www.pourtant.fr

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