Surfiguration
La première que j’ai baisée était bien plus âgée que moi. J’avais douze ans et prêt à donner ma bouche à la nouveauté, ma puissance naissait et mon souffle cherchait sa première messagère. Ce fut une vieille femme désignée par le sort, sanctuaire du quartier et matrice universelle. Qui ne l’avait rêvée et chérie en imagination ? Tous avaient crié son nom, servi son cul et gardé son cœur appuyé sur le leur. Effrontée, elle ne cachait rien de ses convoitises et de son désir de copulation. Elle postait son être à l’endroit des hommes qui bandaient. Tout lui était connu, elle appartenait au foutre.
Nous habitions le même immeuble, signe prodigieux pour ma vigueur déjà visible et résolue et déjà prisonnière du bruit cadencé de ses talons montant l’escalier. De son cul, de ses seins qui sautaient, immenses, et de sa bouche toute-puissante, exacte, et conforme à la logique de ce qui se passait en moi quand je la croisais. Mais j’étais privé, enfant et mélancolique. Je n’osais pas. Je n’osais pas connaître l’entière exactitude du lien qui m’agitait, laminait mes nuits d’images, de formes à demi vives, faites de cet argile infaçonné qui est propre au puceau. Celui qui pense à tout contre tout espoir d’y parvenir, qui dit pour (ne pas) faire, qui branle sa bite pour la lui montrer dans l’escalier, mais quand ? Passer ses doigts sous sa jupe jusqu’à la fente, rouler les yeux de l’extase en se léchant la bouche, lui ordonner : « Viens sucer » ! et la renverser d’un coup pour juter ! À l’évidence, qui chuchote ainsi en sous-sol se voit souvent exaucé : il y a toujours un jour, une heure, un endroit, où nantir sa dette envers la parole d’où il vient et donner forme d’homme à son chuchotement. « Come, Madam, come, until I labour, I in labour lie ». J’étais mauvais élève en anglais et le lui dis, je savais qu’elle l’avait enseigné.
Son appartement lui ressemblait. Il la réalisait, justifiait son âge, soixante-cinq ans sonnés, et frappait le visiteur comme une botte de chicotins rend amer. Mais j’en dis déjà trop ! Ordonne-toi et reprends tes dires : elle était belle, songe parmi mon rêve qui l’approchait, assise dans un grand fauteuil usé mais arrogant, où elle multipliait ses jambes, ses cuisses, poussant sa culotte du crépuscule vers le jour, une culotte de dentelles noires, oisives, alanguies, en quête de mains buissonnière. Le cœur contemple ce qu’il souhaite ! Et rien de ce qu’il avait souhaité ne lui manquait, à rêve fidèle, réalité d’exception, elle ouvrit grand les cuisses. Je m’y jetais comme le pauvre sur l’or, la faim sur le pain, j’y portais mes lèvres, mon souffle, mon sirocco, ma langue… et mon dégoût ! Son vagin sentait le hareng, le yaourt vieux d’un siècle et l’espérance trompée. La fosse. Et l’ordure. Du lieu où je la gobais, la bouche plaquée, le museau pris dans ses mains fiévreuses et ses sifflements : « Ssssalaud bébé ssssssalaud petit ssssalaud », j’en vins, relevant la tête, au cercle supérieur, principat du terme : la vision. L’essence du savoir. Je vis cette femme. Ensuite je la vis se déshabiller, découvrir sa terre d’ombremort. Montrer ses seins défortifiés, nus, désolés, mous, flasques, décrépits, veaux, paraboles de tout ce qui coule, rampe et dégueule : ils inspiraient le vomir jusqu’à la calomnie. Ses cuisses vergetées et ses pieds déchaux, puis son cul déballé, elle dit : « Finis-moi, comme ça » à quatre pattes, les reins tendus, suppliants. Tristes sales flaques de la couleur d’un bouge de la couleur du gris, du moisi vert-de-gris, de la France occupée, pétainiste et sénescente. J’y laissais perdre mon foutre.
La Première, encre et pastel sur papier.
