Surfiguration
Jeudi
Comme jeudi dernier, et pour les mêmes raisons, debout devant la glace de la salle de bains, je fais semblant de me raser. Ma barbe est le gage de ma vision. Et mon engagement à ne pas passer le rasoir sur mes joues me voue et me dévoue entièrement aux femmes. Les femmes sont les rouages du voir. Et si je fais semblant, c’est pour masquer au monde ma clairvoyance en cécité. On ne sait jamais !
Vendredi
Il est 8h45. Je me suis habillé et m’apprête à descendre : j’habite un septième étage sans ascenseur. Ces sept étages, que je gravis tous les jours pour donner le change, sont un signe, entre le monde et moi, que je suis le seul à connaître. Un jour, viendra le temps de son déchiffrement.
Samedi
Devant la boulangerie, à l’angle de la rue Lacépède et de la rue Monge, je fais semblant de me surprendre moi-même à imiter quelqu’un avec facilité. On ne sait jamais. C’est aussi la raison pour laquelle je fractionne mes actions. Aujourd’hui, je fais semblant d’aller à la boulangerie, demain j’y achèterai des croissants.
Dimanche
La boulangerie est fermée le dimanche. Ceux qui lisent par-dessus mon épaule et qui m’y attendaient en sont pour leurs frais.
Le dimanche, entre nous soit dit, j’ai autre chose à faire. C’est Le jour ! Le grand jour des rouages. Le sabbat du voir : mes voisines, le dimanche, me parlent d’amour.
Le premier rouage a 40 ans, ou presque, elle les fait. Petite, des lunettes à larges montures qui lui mangent le visage, elle a un chien pékinois qu’elle sort tous les jours. Je l’ai nommée le rouage à face de petit chien, parce qu’elle est aussi petite que son chien, et que ses lunettes lui donnent le même air écrasé. Je le vérifie tous les jours que je la croise devant la boulangerie où elle attache son chien quand elle y achète du pain.
Elle est dans la cuisine, assise sur un tabouret, un grand tabouret haut comme un tabouret de bar. Qui croit-elle tromper ? Je fais semblant de croire que je la vois assise au bar sur un grand tabouret. Elle est seule dans l’établissement. Devant elle, il y a du linge entassé pêle-mêle sur le sol, sans doute des serviettes de table et des nappes. C’est un petit bar restaurant et le dimanche est leur jour de fermeture. Elle en profite pour faire une « machine ». Pendant qu’elle trie son linge, je quitte la fenêtre d’où je l’observe pour une autre moins frontale mais plus sûre. On ne sait jamais. D’ailleurs pour donner le change, je laisse ma tête écrasée au carreau de la première tandis que je l’observe en toute sécurité de la deuxième où je reste posté. Je vois qu’elle regarde ma tête plusieurs fois, c’est un signe qui ne trompe pas. Ni moi, ni ma tête qui fait des yeux de plus en plus ronds quand elle fait ce que j’attends qu’elle fasse. Elle enlève son slip pour le mettre à laver avec les nappes et les serviettes. De la deuxième fenêtre, d’où je ne manque rien, j’avais déjà remarqué qu’elle avait aussi ôté sa jupe mais je n’en avais rien dit à ma tête qui devant ce sexe féminin tout nu fait la tête de quelqu’un qui est aux prises avec lui-même dans une région située juste en dessous de la ceinture. Tout le monde est ravi, ma tête qui le montre bien, ainsi que ma voisine qui ouvre les cuisses complètement et le plus longtemps qu’elle le peut pour montrer à son tour que son ravissement est complet.
Blonde, 30 ans, grande et pas mal du tout, c’est le deuxième rouage. Elle choisit le repassage. Debout devant sa planche, elle fait voir qu’elle a chaud ( septembre, c’est encore la chaleur de l’été, je le lis sur ses lèvres qui murmurent : « Oh mon dieu, qu’il fait chaud ! » Et elle ouvre la bouche exactement comme un poisson manquerait d’air. C’est une ruse enfantine, mais je fais semblant de ne rien connaître des poissons dans leur milieu naturel. Je l’ai appelée le rouage à face de poisson qui ne manque pas d’eau . Ni d’eau ni d’air car, aussitôt qu’elle aperçoit ma tête figée au carreau, elle enlève le haut en disant : « mon dieu qu’il fait chaud ! ». Elle a des seins magnifiques, lourds, pleins et bronzés par le soleil de septembre. Ma tête qui l’encourage à aller plus loin, en imitant l’asphyxie du poisson hors de l’air, lui dit : « Vous ne manquez pas d’eau ? » J’ignore ce qu’elle lui répond. Mais ses fesses sont aussitôt magnifiques, lourdes, pleines et bronzées par le soleil de septembre. Et son sexe entièrement épilé est un peu rose à l’intérieur et assez humide pour y loger un petit poisson.
Le troisième rouage a les yeux noirs. La peau très blanche sur des jambes interminables, qu’elle caresse négligemment. Elle achète son pain à la boulangerie, des baguettes aussi fines et longues que ses jambes sont interminables et avec lesquelles elle fait des sandwichs. Elle range le beurre tout en bas du frigidaire, dans le bac à légumes. Du moins, c’est ce qu’elle fait me croire, quand elle s’agenouille sur le carrelage, les reins tendus vers moi (ma tête me prévient), les fesses hautes presque entièrement découvertes sous sa mini jupe remontée par la position de fausse soumission qu’elle prend pour fouiller dans son bac à légumes en toute insouciance ! Mais on ne me la fait pas ! Nous sommes dimanche, et je sais bien que ce jour-là elle ne déjeune pas de sandwichs toute seule dans la cuisine mais amoureusement en tête à tête avec son petit mari dans la salle à manger. De plus, le dimanche, la boulangerie est fermée. Et je ne pense pas qu’elle ait poussé la perversion jusqu’à aller acheter du pain frais dans une autre boulangerie pour le simple plaisir de m’abuser. D’ailleurs ma tête, que je vois caresser ma barbe d’un air dubitatif, pense comme moi. Notre mangeuse de sandwichs dominicaux a beau chercher maintenant une feuille de salade dans le bac à légumes, la jupe complètement retroussée à la taille, le string emporté ( je vois ma tête ajuster une paire de jumelles sur une somme de détails laissés ainsi à portée de vue), personne n’est dupe. Pire, tout le monde est déçu, et surtout son petit mari qui, tandis qu’elle est à quatre pattes dans la cuisine, se morfond tout seul devant son plat vide dans la salle à manger. Déçu au point de ne pas même lui donner un nom, c’est le rouage à face sans nom.
Le quatrième rouage n’est pas commode. Elle est jeune, 17/18 ans, c’est une lycéenne. Elle n’est pas commode et elle le fait savoir à ma tête qui l’observe déjà depuis près d’une heure. Regarde, elle fait son museau, me dit ma tête, qui ajoute d’un air entendu : son museau algébrique ! Je ne comprends pas ce que ça signifie mais comme je me méfie d’elle davantage encore que je me méfie de tout le monde, je lui fais signe que je l’ai reçue cinq sur cinq. C’est normal, lui dis-je, c’est le rouage à face de museau algébrique, et je reviens discrètement sur la lycéenne qui lit couchée sur son lit. C’est toujours la chaleur de septembre. Et bientôt la rentrée. Ceci expliquant cela. La chaleur conjuguée au stress de la prochaine rentrée la rend quelque peu nerveuse. Elle tourne en tous sens, tantôt sur le dos, tantôt sur le ventre. Et puis, c’est encore un peu les vacances, la plage, le soleil, qu’elle a du mal à oublier, le maillot de bain deux pièces qu’elle porte l’atteste bien malgré elle. Et quoiqu’elle s’en défende, (elle fait de grands signes de la main en direction de ma tête pour l’obliger à s’éloigner de la fenêtre où elle reste collée), je sais bien, moi, que le souvenir de cet été l’emporte sur toute autre considération. D’ailleurs, elle me donne très vite raison : elle arrache son soutien-gorge avec une telle violence que c’est le fait patent d’une jeune fille qui ne vit que dans la nostalgie, et j’ajoute, pour ma tête qui reste persuadée que cette violence est dirigée contre elle, que cette nostalgie est celle d’un moment qu’elle regrette d’avoir connu puisque ses seins (qui sont encore plus gros que ceux du rouage à face de poisson qui ne manque pas d’eau) sont encore tout blancs, alors que le reste de son corps est doré comme un pain d’épices. Tu vois, dis-je à ma tête, elle ne peste pas contre toi, mais contre ceux (sa mère ou bien son père) qui l’ont empêchée cet été de montrer ses seins à la plage. C’est aussi simple que deux et deux font quatre, et force est de constater qu’une fois que deux multiplie deux tentatives d’ôter sa culotte, dont une réussie, elle se masturbe tout de suite sans retenue, frénétique, les dents serrées, les yeux aussi blancs que ses fesses sont égales à ses seins, montrant par-là toute la rage d’avoir manqué son été.
Le cinquième rouage a environ le même âge que la lycéenne. Guère plus de vingt ans. En revanche, à la différence des autres qui ne se laissent apercevoir ( le mot est faible à dessein, on ne sait jamais) que du haut de mes sept étages tout en surplomb, elle habite malheureusement au même étage que moi. Nous sommes donc face à face, sans autre perspective que frontale. C’est ennuyeux. D’autant que son petit studio ne donne pas sur mon appartement, à l’heureuse exception de sa fenêtre de salle de bains. « Heureuse », n’est pas le mot, car les carreaux de cette fenêtre sont aveuglés jusqu’aux deux tiers : aussi, quand elle se lave les dents, ma tête a beau monter sur mes épaules, je ne vois jamais plus bas que le haut de son buste qui est amputé à la hauteur des seins. C’est doublement ennuyeux ! Mais, passager, car passé maître dans l’art de la stratégie, j’ai vite déjoué le plan frontal qui m’était aveuglement opposé par la ruse dite mimétique. C’est aussi simple que ça n’en a pas l’air. J’ordonne derechef à ma tête de prendre précisément l’air qu’elle n’a pas : celui d’une otarie. Tandis que de mon côté, je prends celui du dresseur d’otarie. Et ça ne fait pas un pli. Le rouage n°5, dit le rouage à face d’otarie mimétique, monte aussitôt sur quelque chose que je devine être un tabouret qu’on trouvait jadis sous les chapiteaux de la plupart des cirques. Et, pour mon grand plaisir d’enfance retrouvée, elle fait comme ma tête un numéro d’otarie savante à nul autre pareil. Luisante, elle sort toute nue du bassin où elle faisait trempette, et les cheveux mouillés sur ma tête, elle tourne sur elle-même autant de fois que je le lui commande. Non seulement, je suis aux anges, je suis le public et le dresseur tout à la fois, l’enfant et l’adulte enfin confondus, mais surtout je suis le Maître et non la dupe qu’il me faut jouer avec les autres pour ne pas l’être. Un maître qui impose à ma tête sous la menace du fouet toutes les positions et contorsions possibles comme susceptibles d’enflammer un public aussi juvénile que je le suis : l’acné me monte aux joues. Je laisse revenir à moi le petit enfant que ma tête avait enseveli sous le sommeil de sa barbe. C’est vraiment dimanche.
Mardi
J’ai perdu mon entrain, mais, par extraordinaire, je chante tout l’après-midi en peignant. Et vice versa. Je peins pour tromper mon ennui (et ma tête qui, depuis son dernier numéro d’otarie savante, me fait la gueule !) C’est pourquoi, je fais semblant de m’intéresser à quelque chose autant pour la dérider que pour prendre une part active à notre vie en commun. La peinture ne m’a jamais laissé indifférent, et je parie que ma tête non plus. Ce qu’elle confirme assez rapidement. Dès les premiers coups de pinceau sur la toile, nous nous mettons à chanter. Je ne peins que des nus. Des femmes que j’ai déjà déshabillées du regard en même temps que ma tête les photographiait. À la fin de la journée, toutes nos voisines sont en peinture, accrochées au mur en une immense mécanique bien huilée. J’ai longtemps hésité entre la peinture à l’eau et la peinture à l’huile, mais je ne regrette pas mon choix, c’est magnifique. Et ça parle à l’imagination, chaque rouage ayant sa spécificité mais aussi sa complémentarité avec chacun des autres, on dirait l’intérieur d’une grande montre qui marque le temps du monde.
Mercredi
Malgré l’heure tardive (il est plus de 24h) je fais semblant de faire croire à ma tête que j’ai pris goût à la chanson : je chante à tue-tête !
Je chante et j’enlace l’air en chantant comme si je dansais avec ce que je chante, si bien que la tête me tourne pour marquer sa désapprobation. Peu m’importe, je reprends le refrain avec insolence, au nez et à la barbe de qui on sait :
Aujourd’hui que le réel est dans un rapport
De stricte égalité avec le visible
Rien n’existe en dehors de son image.
Aussi la peinture ne saurait avoir
D’autre objet que le déjà-vu !
D’autre objet que le déjà-vu ! (bis)
Dois-je m’en flatter ou trouver plaisante celle qui s’en plaint ?
Je m’endors bientôt sous le regard aimé des cinq rouages.
Dois-je m’en flatter et trouver plaisantes celles qui m’aiment tant (bis) ? Et davantage encore depuis que j’ai retouché leurs portraits après avoir lu Goethe : « Dans toute forme organique, dit-il, l’extérieur procède morphologiquement de l’intérieur. » Comment n’y avais-je songé pas plus tôt ? Ce n’est pas ma tête qui m’aurait soufflé ça ! Une aubaine !
J’ai repris tous les fonds. Et avec un souci du détail que je n’aurais jamais soupçonné chez moi, j’ai peint tout autour de chaque rouage des boyaux de toutes les couleurs et des entrailles de toutes les formes. J’ai peint l’intérieur intestinal de leurs corps, comme j’aurais peint des colliers de fleurs. C’est somptueux. Et tout à fait pertinent : « Il n’y a pas d’image du corps sans l’image de son ouverture ! » Cette phrase de Didi-Huberman, je l’ai faite mienne, elle justifie à elle seule pleinement mon travail ?
Demain, j’irai montrer mon talent à la boulangerie, on ne sait jamais.
Jeudi
Non seulement, j’ai pris goût à la chanson mais aussi aux phrases mystères qui d’un seul coup d’un seul éclairent tout un pan de questions laissées en suspens. Et la question qui m’agite le mieux en ce moment est celle du problème que ma tête me pose : c’est la barbe ! Si je la rase au lieu de faire semblant de la raser comme à mon habitude, ma tête va faire une de ses têtes dont elle a le secret. Cette barbe (l’ai-je déjà dit ?) masque notre clairvoyance en cécité. Elle est le gage de notre innocence (voilée).
Le plus compliqué, c’est de tromper sa vigilance. Comme de penser hors les murs qu’elle m’impose. Depuis que j’ai peint ces fonds intestinaux, deux verbes, que j’aimerais lui cacher, me hantent : tailler et détailler. Et je ne parviens pas à les soustraire à sa surveillance. Elle me suit partout, de peur que je me saisisse de quoi parvenir à mes fins. Il y a comme une paire de ciseaux entre nous ! Je le vois bien , car de mon côté également, je connais avant même qu’elle en ait l’intention le moindre de ses faits et gestes.
J’ai réussi. Je lui ai fait le coup de l’histoire de fou. Je lui ai dit que j’allais à la boulangerie, pour qu’elle croit que je dise que j’allais à la boulangerie pour lui faire croire que je n’allais pas ailleurs qu’à la boulangerie. Alors qu’en réalité, j’allais à la bibliothèque rechercher la réponse mystère à la question que ma tête me pose quotidiennement depuis l’otarie. De plus, comme un fait exprès, le rouage à face d’otarie mimétique est le tableau le plus réussi des cinq. Il y a comme une adéquation quasiment magique entre l’otarie et le fond intestinal où elle baigne. C’est étrange. Et fort déplaisant pour elle, je le conçois.
Voici la phrase que j’ai trouvée à la bibliothèque en réponse à mon tourment, elle est de Benjamin Constant : « Il y a dans le monde, sans que le monde s’en doute, un grave auteur allemand qui observe avec beaucoup de sagesse, à l’occasion d’une gouttière qu’un soldat fondit pour en faire des balles, que l’ouvrier qui l’avait posée ne se doutait pas qu’elle tuerait quelqu’un de ses descendants ».
En rentrant, j’ai acheté des croissants.
Samedi
Nous sommes sortis ensemble, comme si de rien n’était. Nous promener et faire un peu de shopping. Elle a acheté quelques babioles. Moi : un beau parapluie. Septembre, lui ai-je dit, c’est déjà un peu l’automne.
Dimanche
C’est Le jour. Le nôtre. Le mien ! Au lever, j’ai couru dans la salle de bains. Et debout devant la glace, j’ai fait, comme tous les matins, semblant de faire semblant de ne pas me raser. En même temps, et le plus discrètement possible, j’ai empoigné l’objet « Benjamin Constant » que j’avais tiré du parapluie durant la nuit et je l’ai caché dans mon dos. Puis j’ai regardé ma tête dans la glace et je lui ai dit sans trembler :« C’est fini, fini, fini, tout est fini entre nous ! » Et là, j’ai frappé droit aux yeux.










