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12 janvier 2012

Surfiguration

La métafisix 

La vérité passe souvent pour être invraisemblable. Quand j’étais enfant, je me prenais pour un mouton, plus exactement pour un agneau. Je me mettais à quatre pattes et je bêlais jusqu’à ce que ma mère vienne me donner le sein. J’avais peur et je craignais d’être dévoré dès que j’apercevais quelqu’un que je ne connaissais pas. Heureusement cela se déroulait toujours au domicile de mes parents, et cela donnait l’occasion à ma mère de se mettre en valeur devant beaucoup d’inconnus qui venaient la visiter lorsque mon père était absent. Ma mère avait toujours réussi à cacher à mon père mon attitude jusqu’au jour où ils décidèrent de passer ensemble quelques jours en Angleterre pendant les vacances de Pâques. J’avais six ans et dès la Manche traversée, je bêlais à faire hurler les passants pourtant réputés flegmatiques. Ils parlaient tous une langue dévorante et inconnue qui me rendait mouton. C’était épouvantable, ma mère courait seins nus dans la rue et mon père se collait à elle pour cacher le scandale que nous formions tous les deux. Le soir même, ma mère obtint un rendez-vous chez le le célèbre professeur Easter, collaborateur du non moins célèbre Professeur Winnicot .

 J’entrai bêlant et à quatre pattes dans le bureau du Professeur suivi par ma mère qui n’osait pas encore se montrer. J’entrais mort de peur, m’attendant à trouver un grand type, un barbare vêtu de blanc et parlant une langue dévorante, un ogre ceint d’un grand tablier de boucher et trônant au milieu d’ objets  terrifiants, scalpels, scies, grands couteaux, chignoles, que sais-je encore ? Au lieu de ça, j’étais au centre d’un véritable cabinet de curiosités, un nid d’esthète, un home choisi par des Esseintes, une caverne de collectionneur conseillé par André Breton, et devant moi se tenait un petit bonhomme très élégant, vêtu de tweed  et arborant une petite moustache comme j’avais vu David Niven la porter dans Les Canons de Navarone. Je regardais ma mère assise au dessus de moi qui restais à quatre pattes sur l’épaisse moquette très anglaise qui recouvrait le sol. Et je vis qu’elle aussi rayonnait dans cet univers où sa plastique d’ancien modèle des beaux arts retrouvait ses marques. Ses seins qu’elle avait dénudés respiraient très fort pendant que je la tétais, et tandis qu’elle exposait mon cas du mieux qu’elle le pouvait dans un anglais assez approximatif mais tout aussi terrifiant. Le professeur l’écoutait, tout sourire et me regardait amusé. Presque attendri par mon attitude, surtout par  mes yeux qui roulaient découvrant les tableaux, les statuettes, les masques et les objets insolites qu’il y avait tout autour de moi. Un grand Dubuffet attirait surtout mon attention, La Métafisix, une huile d’une mètre sur presque un mètre qui représentait l’invisible en chacun de nous, un corps géant surmonté d’un crâne, un corps dont on voyait l’intérieur quasi intestinal, méandreux et dans la couleur brunâtre, ocre du transit.

 - Connaissez-vous cette légende, dit le Professeur, après un long silence, dans un français parfait à peine teinté d’accent, c’est une vieille légende d’ici, je veux dire du Kent. La voici : « Un homme des environs avait l’habitude d’aller chercher du bois de chauffage en forêt. Un jour, il rencontre, comment vous dîtes le fils du mouton en français ?

- Un agneau, répondit ma mère.

Oui, un agneau, n’est-ce pas, qui s’était  échappé de je ne sais quel pacage. Il l’attrape et le tue, car il n’était pas bien riche, c’était un repas. Pourtant, il décide de ne pas le rapporter chez lui le jour même mais de le cacher dans un fossé qu’il recouvre de branchages. Malheureusement, il oublie l’endroit où il l’avait caché, si bien qu’il croit avoir rêvé. Un soir plus tard, à la taverne du village, il raconte son histoire à un ami, qui le lendemain file dans la forêt et découvre l’agneau sous les branches.

Une fois chez lui, l’ami raconte ce qui lui est arrivé à sa femme : John m’a dit hier soir qu’il avait rêvé avoir tué un agneau dans la forêt, mais qu’il avait oublié l’endroit exact où il l’avait laissé et où moi je l’ai trouvé aujourd’hui. Son rêve était donc la réalité. Sa femme lui dit :  ne serait-ce pas toi qui en rêve as vu ton ami ramasser du bois et ainsi découvrir où était l’agneau. Quant à savoir d’où t’es venue cette idée, qui peut le dire ? Mais dans la réalité, tu as trouvé un agneau, ton rêve se révèle donc véridique. L’homme lui répond : j’ai trouvé un agneau. Que m’importe de savoir si ce fut l’autre ou moi qui avons rêvé. »

Bien des années plus tard, je retrouvais l’esprit de cette histoire dans l’un des films de Minelli, dont j’ai oublié le titre… En revanche, je me souviens fort bien de celle qui m’accompagnait à la Cinémathèque ce soir-là, elle se prénommait Denise. Et elle avait les seins si gros et si blancs, qu’ils avaient fait tache dans la salle obscure comme le péché originel dans l’histoire de l’humanité.

Denise

Denise, pastel © Jacques Cauda

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