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7 janvier 2012

Surfiguration

Le filet séchait dans la cour. C’était les vacances,  j’avais quinze ans,  et avec mon père tous les étés nous jouions aux pêcheurs. Nous posions ce filet à plat, sur une langue de sable quand la mer découverte en fin d’après-midi remontait dans la nuit, la nuit féconde pendant laquelle nous imaginions le poisson se presser jusqu’au littoral étoilé pour reprendre la chaleur du jour aux vers encore tièdes et déjà gros des petits détritus laissés par les hommes. À l’aube, quand la mer était redescendue,  nous y étions. Levés pleins d’espoir au premier soleil comme tous les pêcheurs à pieds, et parfois quelques promeneurs, toujours des amoureux enlacés tout juste sortis des dunes recouvertes de laîches et d’œillets maritimes très roses et très parfumés, dont je fis un bouquet, ce jour-là, laissant mon père seul à sa pêche miraculeuse à en juger par ses cris. J’avais la tête ailleurs. Et une fois rentré, l’aidant  malgré tout à étendre le filet sur une corde à linge où nous le débarrassions des algues et des crabes qui suçaient vivants les malheureux poissons pris dans nos mailles, je ne pensais qu’à ça : pourquoi n’était-elle pas encore levée ! Le filet  séchait maintenant dans la cour. C’était vraiment les vacances ! Il était plus de dix heures quand elle apparut enfin sur le pas de sa porte. Jamais elle ne s’était levée aussi tard. Je courus (presque) vers elle avec ma brassée d’œillets… Qu’elle accepta  aussi confuse que je l’étais, les joues roses devant ma gaucherie:

- Dianthus gallicus, c’est le nom latin,  lui dis-je, le nom latin des œillets, répétais-je , comme un secret que j’aurais déshabillé, là, sous ses yeux qui semblaient surpris par ce jeune garçon qui lui disait des secrets peut-être obscènes en rougissant de peur et  de plaisir mêlés

- C’est gentil , me dit-elle. C’est vous qui les avez cueillis ?

- Il y en a plein les dunes, maman, dit sa fille, qui avait passé la tête  et qui se marrait tout doucement.

Florence n’avait pas de mari mais elle avait une fille.  Diane, une petite peste d’une douzaine d’années qui s’amusait à mes dépens. Et un chien. Dont j’ai tout oublié. C’est si vieux !

plage

Aquarelle © Jacques Cauda

 

La maison que louaient mes parents était divisée en deux . Florence, cet été-là, habitait l’aile droite et nous la gauche. Un mur nous séparait.  Un mur de rien du tout.
Chaque matin, elle partait promener son chien dans les dunes. Sa fille l’accompagnait.  Puis elles se baignaient. J’imaginais qu’elles commençaient leur balade par là où nous pêchions, et qu’elles longeaient ensuite la côte jusqu’à la plage à proprement dit, une plage de sable où l’on pouvait se baigner sans danger ni rochers. Cette plage s’étendait de la maison de Georges Clemenceau  en une suite de plages jusqu’à la pointe de l’Aiguillon. Elles rentraient vers midi, c’est-à-dire quand j’avais lu toute la matinée, n’allant jamais seul me noyer dans ma solitude toujours accompagnée  par les livres.

Sa beauté avait tout de suite séduit mon père. Chaque fois qu’il entendait sa 4L entrer dans la cour, il sortait torse nu jouer au gendarme, faisant des moulinets avec son bras, le poignet cassé touillant l’air dans le sens où il voulait que Florence  tournât son volant.

- Je sais ce que c’est, disait-il, moi aussi quand j’ai commencé à conduire, c’était pas beau à voir. Demandez à ma femme.

Puis, une fois la voiture garée, il lui ouvrait la porte, faisant le pitre, ou lui montrant ses cuisses et son dos rougis par le soleil.

- Vous qui êtes comme moi vous savez combien nous les blonds on déguste !

- Mettez des rondelles de tomate, lui répondait-elle, ça vous soulagera.

Ma mère paraissait moins séduite. Elle avait branché son sonar, l’hameçon des consciences, qui une fois ferrées lui conseillèrent de demander à Florence de bien vouloir m’emmener à la plage le matin.

- Il ne sait pas quoi faire, il lit  et m’embarrasse plus qu’autre chose. J’ai le ménage, les courses, la cuisine. Nous n’avons pas le temps avec mon mari, lui dit-elle,

- Tu pourras lire à la plage ? questionna mon père sans sourire.

P1060304

Aquarelle © Jacques Cauda

 

 

Elle me vouvoya jusqu’à la maison de Clemenceau, puis elle me dit « tu » dès que nos pieds touchèrent le sable encore frais. Intimidé, je lui parlai des crabes, des élégies de Properce et des lettres de Sénèque que j’avais sur moi, coincées entre mon ventre et mon maillot. Un drap de bain sur l’épaule et un peigne dans la poche arrière de mon short. « Oui, les crabes…Comment les cuire ? Combien de temps ? Comment distinguer les mâles des femelles bien meilleures ? Et comment faire chanter la belle tête blonde et les yeux verts de la femme que l’on aime ? »

Diane marchait derrière nous tenant le chien en laisse. Un caniche nain (je me souviens maintenant !), noir, bouclé et odieux. Jaloux, il aboyait comme un damné parce que je marchais à sa place habituelle.

- Si on se mettait là, dit-elle, ça te va ?

Nous nous assîmes tous les quatre dans le sable. Je l’aidai à planter le petit parasol qu’elle n’avait pas voulu me laisser porter. Poser ses affaires, puis en un éclair,  s’éloigner vers la mer, l’océan et rentrer dans la vague. Je restai planté à l’admirer,  tout doucement car je sentais les regards de Diane et  de l’affreux caniche, qui, assis sur son arrière-train, les oreilles dressées, faisait des « mimumiumuimiu », pleurant sa maîtresse.

Je choisis de faire semblant de lire, un œil sur Sénèque, l’autre sur Florence toujours dans l’eau.

- Je ne t’aime pas, me dit Diane.

- Non ? lui répondis-je.

- Mimumuimuimuiumui, fit le chien en sautant sur lui-même.

Florence chaloupait déjà sur le sable, ruisselante et essorant ses grands cheveux blonds d’une main tandis que l’autre faisait balancier le long de ses fesses avec lesquelles je peuplais mes nuits. Elle se jeta à plat ventre sur sa serviette comme repue, rouée par la vague, s’étirant, heureuse et fourbue. Nous aurions pu rester des siècles ainsi. 

- Vas-y. Elle est bonne, tu sais, me dit-elle, tout en dégrafant son haut de maillot. Et toi, Diane, tu n’y vas pas ?

 Diane haussa les épaules et s’éloigna vers l’eau avec le chien pleurnichard. Je les suivis des yeux un instant. Ils marchaient le long du rivage. Puis les oubliai.

- Elle est jalouse, me dit Florence.

- Non ? lui répondis-je

Elle mit sa tête entre ses bras en arceaux et ferma les yeux. Le silence s’installa.  Un silence de feu. Qu’elle attisa vivement en se tournant brusquement. Elle me montrait ses seins. Ses seins nus ! Accompagnés d’un sourire. Un sourire si doux qu’il me souleva tout le cœur. Je ne respirais plus. J’étais noyé, emporté tel un fétu de paille à la surface de son corps comme une coquille de noix sur une mer déchaînée. Une tempête. Une vraie, une tempête force 15 quand je l’embrassai comme un désespéré.

P1060274

© Jacques Cauda

 

 

 

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