12 juillet 2007
La lettre et l'image
Extrait de J.J.J.& C, roman, le Manuscrit, Paris 2007:
À partir d’ici, j’écris au jour le jour. Je me suis enfin rattrapé comme dit Sterne dans Tristram Shandy. Pas de nouvelles de Juliette. Respecter le contrat. Surtout ne pas se téléphoner (les flics). Ne lui écrire qu’en poste restante. Attendre le signal. Kafka : écrire c’est bondir hors du rang des assassins.
Temps splendide. Lecture sur la terrasse. Œillets blancs, roses, rouges. Scabieuses, la fleur de Juliette. Jaunes oenothères, achillées. Lierre et vigne. J’écoute Art Blakey, drums, roulement gratté. Concassement adéquat à ma lecture des mémoires de Saint-Simon. Stendhal : les épinards et Saint-Simon ont été mes seuls goûts durables, après toutefois de vivre à Paris avec 100 louis de rente, faisant des livres.
Beau fixe. Je vis sur la terrasse. J’y peins mes nus à même la photographie. Des nus palimpsestes. Et pour la première fois, des fleurs, à la manière de Manet, sur des petits panneaux entoilés de 20x20, que je destine à Juliette.
9 juillet. C’est mon anniversaire. 35 ans. En 1955, l’année de ma naissance, Nabokov voyait enfin publier sa Lolita, Lacan prononçait son homélie sur la lettre volée et Céline s’entretenait avec le professeur Y.
J’écoute Charlie Parker. Souffle drippé à la Pollock qui me rappelle Amiens vue du ciel. Où j’ai emmené Juliette, il y a peu, pour lui montrer les lieux de mon enfance qu’elle ne connaissait pas : le beau Christ de chaux de la cathédrale. La maison de mes grands-parents où je passais mes vacances caché derrière un tas de charbon. Saint-Valery. La baie de Somme :une terre aussi vide qu’on peut l’imaginer à l’origine du monde.
Ce matin, promenade, écrire avec les pieds, je suis allé sur les quais acheter quelques fleurs dont un réséda. Je lis que « réséda » vient de seoir, sed, être assis, d’où siège, selle, obsédé et assiette... Barbey d’Aurévilly : elle saisit avec ses lèvres effilées et incolores plusieurs tiges de fleurs (de réséda) odorantes, et elle les broya sous ses dents, avec une expression idolâtre et sauvage.
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