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En lisant en dessinant TERRE CREUSE DE ANGÈLE CASANOVA / Z4 éditions

Le titre, à l’évidence, fait écho à En lisant en écrivant.

Je suis un écrivain qui dessine. Et les fragments et les notes, qui font le livre de Gracq, sont les articulations, au sens anatomique et vocal, que je pose au fil de ma lecture pour donner à vivre à mes dessins. J’articule les os qui vont dessiner les mots d’Angèle Casanova. 

Son texte sonde l'être au plus profond, comme la souffrance et la faim.

Montrer des visages creusés par l’idée qu’ils pourraient se faire d’un visage accompli. Les montrer en plein travail de terrassement. Avec des déplacements de traits, comme on déplace des rocs et des sols afin de modifier un paysage, c’est-à-dire un visage.

Quel secret cherchent-ils, ses mots ? Ces mots…

Comment fait-on les enfants ? De quel sexe sommes-nous ? 

Je me cogne dans les murs. Je les tambourine, en criant, nu comme un ver.

Noir secret (derrière la porte) ? Comme dans le film de Fritz Lang, Secret beyong the door ?

C’est un univers proche de celui de Lang. Les mots se cognent aux murs, la vie se blesse aux arêtes géométriques des choses (au sens phénoménologique) qui l'entourent, la fondent et la vident tout à la fois et en même temps…

L’impression de n’être qu’une marionnette.

Mes visages devront être au bord d’eux-mêmes. Borderline. Border ligne. En état limite. Joie et détresse, à la fois et en même temps.

Pour la couverture, je vais dessiner l’inet l’out dans le même plan : rose is a rose is a rose is a rose…

J’attache mes hanches avec du fil.

Poser chaque visage entre le trait et le retrait, entre le portrait et le soustrait, entre l’attrait et l’extrait. Et ne pas oublier la petite virgule. Ici, ce sera le papier fait de feuille de mûrier que j’utilise pour donner un changement de rythme à mon trait. Un espace dans l’espace. Une virgule picturale.

J’étends une petite virgule de dentifrice sur la brosse.

Histoire d’enfance liée au naufrage.

Dessiner, peindre, comme on fait des ricochets, pour reprendre l’idée de Musset. Des ricochets sur la mer des mots qui monte devant ma feuille blanche.  La mer. La houle. Le naufrage.

Et l’île. Enfin. Où l’effet de la peinture doit disparaître avec la cause. Poser pour reposer. 

Enfant, elle avait un secret. Elle le dissimulait sous son pull. Il avait la forme d’un objet de torture. Un corset. En plâtre.

Visages de plâtre.  Mots noirs et visages blancs. Le noir et blanc ou la couleur avec la tonalité pour couleur. 

Terres creuses, ils vivent, grandissent, et avancent vers la mort, qui emportera leur secret dans le noir et les cendres.

Ne pas voir par le dehors mais être vu par le corps (des mots) exister en lui et exporter le secret sur le papier où je dessine ces visages comme s’ils me regardaient.

Faire que ces regards soient de la nature immémoriale comme des phénomènes géologiques. Toujours et encore le terrassement. Terre creuseà creuser.

Visage comme une chose.

Il faut que j’atteigne, comme le violon dans la chaconne de Bach (Partita pour violon seul n°2)à une sorte d’enlisement dans les mots, à une espèce de rugosité venue de la bichromie, du noir & du blanc. Le trait doit aussi tenter d’arracher le visage à la terre jusqu’à l’épuisement où il retombe, s’enlise. C’est de cette chute que naitra l’articulation qui noue la main qui dessine à l’écrit.

Je dessine vite. Cauda fa presto.

Aussi vite que fut ma lecture. Emballement. Comme le tennis de Federer. Mais à l’inverse du tennisman qui emballe le jeu quand il perd, je suis gagnant sur tous les tableaux, tous les dessins. Parce que je suis emballé.

Angèle écrit sec. Nerveux. Pas de gras. Nerf, muscle et tendon. J’aime ! J’aime ses phrases. Dont certaines sont restées comme des naufragés à la surface de ma mémoire. 

Je deviens rouge écrevisse. Mes veines explosent à mon cou. Je secoue la tête à me la décrocher. Je secoue la tête jusqu’à ce que le cri sorte, rauque, désaccordé, inhumain. Je pousse ce cri, le dernier. Je le pousse, et la lumière s’éteint.

Je dessine davantage en m’appuyant sur le signifiant que sur le signifié, aurais-je affirmé dans les années 60.

Pour la forme (qui prime sur le sens) afin d’accélérer ma main guidée par le souvenir que j’ai du texte. 

Lejour, je rôde. Je rôde sans fin dans Paris. Sans entrer nulle part.

Au final, mon île accueille cinq visages, et quelques taches de couleur qui restent invisibles aux yeux qui les photographie en noir et blanc.

La couverture (en couleur) est trinitaire, trois personnes en une, un enfant/adulte sans visage qui tricote un regard où poser ses yeux.

Et une sorte de grande carte à jouer (avec les mots), un visage accompli sur un visage fantôme.

Non pas voir par le dehors mais surtout être vu, capté, aliéné par le (visage) fantôme.

C’est daté du 5 juillet 2018 et signé :

Cauda

 

Terre creuse

Angèle Casanova = (radioscopie du quotidien + écriture autobiographique) x miroirs déformants à la limite du fantastique. Terre creuse rassemble des poèmes, récits et nouvelles écrits entre 2012 et 2016, qui dessinent une cartographie intime, tissée de secrets et d'inachèvement. Angèle Casanova propose à Jacques Cauda de donner vie à ses mots, et il dit : oui, belle marquise.

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